Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le do ut des du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves, l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique. Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.

C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires; qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à l'action prudente et avisée.

Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa propre essence.

J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide, dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété intéressée.

Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son expression n'échappe à l'œil sensible. Ces caractères forment la mesure extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme. Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au moi, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du développement humain.

À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque, après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.

L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que dans des formations collectives telles que la langue, les mœurs, la tradition, le mythe, plus tard dans des œuvres d'art collectives, dans la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à l'égard des autres comme des êtres amoraux.

Une des œuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation, qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de l'humanité.

Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur application à la science, à la technique, à l'économie ou à la politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et revendique la direction.

Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une œuvre d'art médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible: tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme, l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité, toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable, d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres; que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement, au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits, possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède, en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.