Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela, disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la volonté créatrice et l'institution créée.
Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons, dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous allons considérer les variations de la conscience qui doivent accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide coup d'œil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites, et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le tableau de l'avenir.
C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.
Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure, si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour, s'imposent à la connaissance.
Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de la nature humaine par la violence ou par des discours.
Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré, mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche, il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues, les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une nouvelle variation.
Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds du cœur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées, une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir, soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.
Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus, nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.
Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.
Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent, résultant d'une situation de famille assurée.