À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique, correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.
Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.
Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux avoir et paraître.
Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère, calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.
Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.
S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que l'insuffisance de nos mœurs est telle que les malades et les vieillards sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur, source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle, legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang vulgaire.
Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?—Ce qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect, dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?—Je n'en sais rien.
Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus comme problématique, mais comme évident.
Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir, a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui à l'institution de l'esclavage?
Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur, expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin nous montrer comment l'ascension et le développement des classes inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.