À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du doute et du rapetissement.

Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer, de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction, lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le monde.

Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité a peu de poids; seule la bona voluntas, la sincérité intérieure, fournit un critère de jugement.

La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger; qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante. Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme, jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre condamnation et révèle sa satanique nature.

Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance, c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.

Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens, qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration, avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'œuvre d'art dure, en tant que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a créée.

Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue. L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus, en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés, le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.

Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance, celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.

L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.

Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au premier coup d'œil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque, ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter; mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause, en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force créatrice de la fantaisie.