Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde, sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.

Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?

À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme; chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur, lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des mœurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui, étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque âme, en la modelant et en l'incitant à créer.

Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie, ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu, la lutte pour le néant.

En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués, parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.

Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques, magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles. Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout, l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait «l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement, il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.

Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.

J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.

Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent, font construire.

L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est qu'il manque à celle-ci le coup d'œil capable d'apercevoir dans ce qui est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité, d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de débats, amies des artistes et protectrices de leurs œuvres, l'art et la critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons, et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche, ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.