C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction, ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.
Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement. Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de vie. On passait le temps en conversations d'où le cœur était absent. On n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives, animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux, des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour, des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.
Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise, l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives, vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves, leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers. Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués; on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout aussi inutile et sans valeur.
Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et d'humanité.
Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables, à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font livrer par des voitures.
Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme, l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes. C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat la femme d'aujourd'hui.
Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie, le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.
Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de construction rationnel, certaines entraves.
Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.
Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.