Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font, pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du xviiie siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse; mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques: telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé. Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.

C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple. Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple; et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des castes.

L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple, tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et affirmera sa volonté de la dominer éternellement.

L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple, promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien de ses élus.

Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.

Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et modestes être condamnées à la misère et à la mort.

Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde, pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur cœur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la puissance.

Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités, les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent, rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les endroits où l'on profane et déforme l'art.

Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques, intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations, talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité retrouveront les droits qui leur sont dus.

Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités, égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices, s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?