La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de tous à l'œuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre, mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie. Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé; n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et sert volontiers des hommes libres.
La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque, par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée et absoute.
Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs; grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour véritable et désintéressé.
Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique, car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque. Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une réprobation éternelle pour les autres.
La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.
La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie, avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne; le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des œuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains; mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.
La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de l'homme et reconnaît en lui son frère.
Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie, pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du mien et du tien. On est arrivé à un point tel qu'aucune considération politique n'était plus capable de diriger les forces du peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle, était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue, la force fatale des intérêts.
Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la division en membres éternellement passifs et membres éternellement actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant, souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci, d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous la protection de Dieu.
C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à la vie de l'âme.