Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des questions du jour!
Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits, que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle, susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas. S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes; c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire, le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.
Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et, cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et, cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant, il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades, penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée, comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface, des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres, des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et l'accord des volontés.
Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité: c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule collectivité nationale, on verra se déclancher la série de transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront, en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences nouvelles et rigoureuses.
D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles, l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?
Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne, pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique, la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les prophètes.
La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.
L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital, échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes, conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs au peintre ou le canonnier au général en chef.
Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique peut légitimer le droit et les mœurs, mais jamais les valeurs et la morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi, en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme, la communion avec Dieu.
Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et, cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question, même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique, tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du bien et du mal, mais en tant que Orbis pictus que nous cherchons à dépasser. École du cœur et de la volonté, palestre de notre corps périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir, se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.