III

LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ

Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de moi-même.

J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de puissance et de bonheur.

Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est que les partis en présence luttent pour le comment, et non pour le si.

Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.

Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de Kœpenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous les coups.

Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, l'œil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la lutte.

Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.