Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des experts ont rendu justice.
Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais transcendant.
Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.
Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela importe-t-il?
Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous mourrons comme une génération de transition, comme une génération sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.
Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.
Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la paix, mais pour condamner des œuvres et des valeurs qui semblaient éternelles?
Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas conduire à l'injustice.
Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu qu'être effleurées précédemment.
1. Tradition et idéal.—Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en l'opposant à elle-même.