Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme populaire, soutenue par la force même de la nation et par la connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration—c'est l'atmosphère spirituelle.

Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.

Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.

En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, compétence et confiance.

Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.

Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.

Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de monarchies.

En jetant un coup d'œil en arrière, le dynaste constate que chacune des générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme, entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier et de son fils.

En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.

Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers, l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une nature saine et possède une expérience et une largeur de vue suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés. Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.