On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité, lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la collectivité.

Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique des traits indéchiffrables et problématiques.

Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la fois efficace et utile.

Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire. Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.

Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective: chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon et ont les mêmes habitudes qu'elle.

Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense particulière contre les tendances destructives de la population et ne peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et l'extension.

En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.

Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet, le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et constante, la préférence accordée aux régiments en question assez prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.

Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de province, dans les établissements d'instruction, dans les administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui n'aura plus une grande importance pour la collectivité.

Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins menacé par un titulaire sûr,—de l'ensemble de ces faits, disons-nous, découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de l'adaptation, de l'imitation féodale.