Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions, leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile, pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une lutte sans issue.
Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui, faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses existant.
C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue, souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des preuves.
Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à l'édification de l'État populaire.
La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.
L'État doit être le second moi de l'homme, son moi élargi et jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun, moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.
Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il exploite.
Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes, tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence d'un conflit de sentiments.
S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et, cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure, de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales, qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.
Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne, surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure, d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'œuvre des paysans aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les œuvres et les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et, cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie, était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers, alors que les anonymes se chiffraient par millions.