Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes. On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait faire partie du monde de Gœthe, Kant et Beethoven, que nous commençons aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant, les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les noms et les visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte plus de responsabilités qu'une fin.

Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré. Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites, mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le plus intense.

Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans en assumer les devoirs.

De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble et le type moyen des autres classes du peuple.

Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la Frise, apparaît lourd, large, ramassé.

De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet qui le remet à sa place; au toi, qui lui est jeté amicalement, il répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà, comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, l'entêtement, le mécontentement et la révolte.

Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.

C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.

Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité librement consentie.

Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de l'ancienne classe supérieure allemande—besoin de créer, passion mystique, profondeur et transcendance—ont pénétré dans l'âme des masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant uniquement au point de vue de l'avenir national.