Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la responsabilité.

Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.

Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à contre-cœur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une revendication du droit à la liberté, mais comme un acte d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.

La consonnance brutale du mot subordination est faite pour nous rendre sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en discussions de brasserie.

Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le cas chez les peuples méridionaux.

Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises par actions et des constitutions,—toutes ces productions et formations extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.

Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris spirituellement.

Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour toute apparence, à un informe laisser-aller.

Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux préjugés et ignorant le mépris.

Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des générations élevées dans la servitude.