Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de la bourgeoisie.
Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une analyse et d'une discussion spéciales.
En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la langue, les mœurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont res publica, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, de sa famille et de son nom.
En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une base trop étroite.
Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de la croissance.
En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.
Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à contre-cœur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la transformation de l'économie conformément au principe: l'économie est la chose de tous, signifie le premier pas important vers l'organisation de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après l'autre les conditions et les conséquences.