1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, son remplacement constitue le problème technique fondamental de la guerre.

Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays belligérant est bloqué par ses ennemis.

Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.

Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de travail disponibles, de la main-d'œuvre du pays, des matières premières de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'œuvre, matières premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes, propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.

2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès, car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants, dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans tous les pays et sous toutes les latitudes.

Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.

Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont évidentes.

La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces, n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout, dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré avec ses bœufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend compte que la possession pure et simple, la force économique brutale auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait. Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques, administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple à peuple suffira largement à tout.

Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique, sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra naître une sorte de néo-mercantilisme.

Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères, productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre. L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie économique. Ce serait pour lui la décadence.