Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance, même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement, au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre, à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux, dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute, sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la perte et le renchérissement des marchandises.

Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de soustraire au pays autant de main-d'œuvre qu'il juge convenable et, pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et, lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la réserve de main-d'œuvre du pays autant de travailleurs que bon lui semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.

En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.

En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt. Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays, besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital national.

4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique. Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté, contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une nouvelle répartition.

Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.

Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de déclanchement, mais est impuissant à transformer le cœur humain. Or, les grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix fournissait la note principale.

Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.

Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives. Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité, cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif. Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les plus populaires et les plus fondamentaux.

Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil, à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants, économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive, mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des administrations compétentes.