À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur, être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe, jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance, elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais conduisent toujours au but fixé par le destin.
C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la puissance, à moins d'être infini; jamais le demos ne saurait gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le demos. Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines: les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant libérales.
Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au cœur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir, indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis, s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.
Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe. Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de l'absolutisme!
L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard. Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai, certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable, alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité, la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.
La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de gouvernement fondées sur l'ordre,—et sans l'ordre aucun État civilisé de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,—ce n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.
La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats, journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms, puissent se produire également dans les monarchies: renversement incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla, prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre. Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la population pauvre par la population riche, de la population non instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.
Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles, mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse dominée et une masse dominante.
Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable nouveau, nous donnerons le nom d'organocratie à la forme de gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit décider, mais l'esprit populaire.
Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours, car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour l'assujettissement d'individus ou de classes.