L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste», «grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon, et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose. Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.

Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai: il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves, on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier cri d'alarme: «utopie!»

Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent, nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique, je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.

Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers, la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître, démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors, sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la cime de l'arbre est entamée.

Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en présence de tâches nouvelles et importantes.

Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues, par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et, dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente, se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée, laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de législation, alors que la représentation nationale intervient constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de lois et troubler l'administration.

Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique, sur des exemples empruntés à des États parlementaires.

La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais, dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est encore permis de parler de majorité populaire.

Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne peut pas dire qu'elle délibère et élabore.

Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins, la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter, comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions. Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des entretiens personnels.