Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du travail organique et étaient en rapport avec les architectures emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour d'eux à profusion.

La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique ou par le désœuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces méfaits signe lui-même sa sentence de mort.

Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se révèle dans la vie politique.

Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche des affaires, c'était la très grande habitude d'administration patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la tradition.

Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une source extérieure et nouvelle.

La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre des forces.