Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence; elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck, elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.
Restent les ministres, avec leur art de manœuvrer. Ce qui leur assure une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel, que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques semaines, dans une atmosphère hostile.
Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à leur assurer pendant un temps assez long la force de direction intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas, l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à rien.
Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.
Il n'est pas d'organe officiel,—hauts emplois, commissions, Sénats, Parlements,—qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes d'État et leurs penseurs.
Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie peut durer.
Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.
Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.
Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes membres aide et protection.
L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des finances et que la guerre est en train de faire fondre.