La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée, suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement, systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer. Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.

Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux, s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne, il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération, passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des conclusions pratiques.

Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en juger d'après les expériences que nous offrent les administrations communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux difficultés extérieures.

Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments, les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de réalisation de ces desiderata sont nombreuses et simples et ne dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait à exiger que les ministères se composent en partie de membres du Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre expédient universel: nomination de commissions ou de comités parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables, susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer ces erreurs ou faire mieux.

Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien marquer que nous nous trouvons au cœur même de la vie pratique, où nous avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car, dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.

En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple, dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité, c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut accroître presqu'à l'infini.

Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes, modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et d'assaut, et la force de résistance intérieure.

Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges, droits intangibles forment une végétation naissant de graines insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.

Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines, bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson. Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles; il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le mystère de la création.

C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur, parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut, dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt, lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont les conditions de la force de direction politique à longue portée.