—Avertis tout le monde! commande Tornten à son ami.
Grotthauser se précipite. De la profondeur de la tourelle montent d’abord des cris d’allégresse, puis le bruit de piétinement d’une foule; enfin, surgissent, dans la nuit fraîche, tous ceux que leur besogne retenait dans les flancs du navire. C’est d’abord le comte Kammitz revêtu, des pieds à la tête, d’un bleu tout maculé d’huile, puis, Sellenkamp, Rittersdorf et Heinz de Walding, dans des accoutrements analogues, puis encore l’élégant capitaine d’Unstett en bras de chemise, tel qu’il s’est mis à l’aise dans la chambre des moteurs, et enfin, Paul, tout ensommeillé, réveillé qu’il vient d’être en sursaut par la nouvelle que le signal, si ardemment guetté, s’est montré, et navré que ce soit précisément quand il vient de quitter le quart.
Thor de Tornten montre à ses camarades le feu des Américains.
Désormais, il n’y a plus besoin de commandements; la manœuvre qui doit être exécutée, à partir de ce moment, a été cent fois étudiée, décidée et, même, répétée. En quelques minutes, la baleinière est sortie et armée le long du bordage. Tornten y descend le premier, non sans avoir échangé quelques mots brefs avec Kammitz, qui prend, tant que durera l’absence du commandant, la responsabilité du navire. Derrière leur chef, Unstett, Sellenkamp et les deux Walding sautent dans l’embarcation. Ces cinq hommes vont tenter, par le pied de la Junque, où se trouve sa maison de campagne, l’évasion du kaiser, cette nuit même. Tous les autres sont retenus, par leur devoir, à bord du croiseur, qui, seul espoir des conjurés, doit être constamment tenu sous pression, maître de quitter le mouillage dès qu’il le faudra.
—Dieu vous garde et bon courage! leur crie le comte Kammitz au moment où la baleinière déborde.
—Au revoir, répond Tornten, et déjà l’ombre s’étend entre la légère embarcation et les flancs formidables du croiseur.
Pendant un instant encore, le pont du navire émerge, puis les cinq audacieux marins n’aperçoivent plus que la tourelle, dont la silhouette seule se découpe sur le ciel et finit par disparaître derrière la houle, comme si le croiseur et tous ceux qui le montent eussent plongé dans les flots.
Tornten et ses camarades sont seuls sur l’Océan, dans leur frêle esquif.
Unstett et Walding rament en silence, aidés par le courant qui porte l’embarcation vers la côte. Thor s’entretient à voix basse avec Sellenkamp. Le colosse blond a pris la barre et gouverne droit sur le signal qui demeure constamment visible.
—Faut-il que les Américains soient sûrs de leur affaire, observe le commandant du sous-marin, pour conserver si longtemps ce feu.