Quant au proscrit, il ne peut, d’abord, en croire ses yeux.
Il hésite à prononcer le nom du marin de haute taille qu’il a devant lui et qu’il croit reconnaître.
—Tornten? interroge-t-il enfin, incrédule et cependant plein d’espoir.
—Majesté!... balbutie Thor, bégayant.
Puis il se tait, attendant que le kaiser l’invite à parler. Mais celui-ci s’efface et dit d’une voix basse:
—Entrez vite, messieurs. C’est certainement ma bonne étoile qui vous amène, celle que je n’ai pas vu luire depuis si longtemps.
L’Américain reste en deçà de la porte, qu’il referme sans bruit sur les Allemands. Il va sans doute faire le guet pendant que le kaiser s’entretient avec ses libérateurs.
Et maintenant ces cinq hommes intrépides sont rangés aux côtés de leur souverain comme si aucune solution de continuité n’avait interrompu le cours des événements, comme s’il n’était pas question de catastrophe, d’abdication, créant une séparation brutale du présent avec le passé.
Thor, qui est le dernier et le seul à l’avoir vu fréquemment dans l’intimité, trouve dans les traits du kaiser peu de changement depuis le jour où, lui serrant la main, l’empereur déchu lui avait dit en guise d’adieu: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» Tout au plus croit-il reconnaître que la barbe de Guillaume de Hohenzollern s’argente aujourd’hui de fils blancs plus nombreux qu’à Amerongen.
A peine revenu de sa surprise et de sa joie, le proscrit tend la main au lieutenant de vaisseau.