—On ne modifie pas l’évolution de l’univers! répond le lieutenant de vaisseau, aussi bas que son ami a parlé, car ils ne sont pas seuls dans l’étroit couloir. Cette restauration ne saurait durer.
—Sûrement non! Que Dieu sauve notre malheureux pays des conséquences de la lutte inconsidérée où tous ces insensés l’ont précipité.
A ce moment le train reprend sa marche et roule de nouveau vers la capitale.
—Avez-vous des nouvelles fraîches, messieurs? demande un voyageur qui, jusqu’alors, est resté auprès des deux amis sans se mêler à leur conversation.
Grotthauser et Tornten s’effarent à l’idée que l’inconnu a pu surprendre leurs propos, ce qui, en ces jours de terreur, constitue un danger. Les espions de l’empire pullulent et l’on dit qu’à Berlin, des ordonnances ont été promulguées qui punissent de mort toute parole prononcée contre le régime, hier défunt, aujourd’hui ressuscité.
—Non, nous ne savons rien de précis, réplique Grotthauser embarrassé. Les journaux ont presque cessé de paraître en ces derniers temps; où voulez-vous qu’on apprenne ce qu’il y a de nouveau?
—J’en ai, moi, de source certaine, dit l’étranger à voix basse. Dans toute l’Allemagne du Sud, l’insurrection générale contre le kaiser est proclamée. A Munich, on se bat dans les rues; il y aurait des centaines de morts de chaque côté.
—Il fallait s’y attendre.
—Mais c’est à Berlin le pire, continue l’interlocuteur. Oh; cette ville est à redouter. En apparence, le calme y règne, mais, tout à coup, elle se déchaînera. Les cercles favorables au kaiser ne sont pas en état d’endiguer la réaction et l’on prévoit que le sang coulera à flots.
—C’est encore relativement calme, probablement, parce que des patrouilles en armes parcourent la ville en tous sens? ajouta Grotthauser, toujours à voix basse.