On apprend que voyageurs et bagages seront strictement visités. On ne peut quitter les wagons que par groupes de dix, encadrés par des soldats à casques d’acier, munis de grenades à main, pour se rendre dans un local où des officiers et des sous-officiers examinent chaque voyageur.
Thor de Tornten et Grotthauser attendent une demi-heure leur tour. Ces vexations rappellent au lieutenant de vaisseau les plus mauvais jours de la campagne et les procédés employés en certaines parties des territoires occupés.
Tout comme en ces jours de perpétuelle défiance, on leur demande leurs noms et qualités, l’origine et le but de leur voyage, et encore d’autres renseignements. Ensuite, on fouille les poches des deux voyageurs, et on ne leur rend la libre pratique que lorsqu’ils ont établi, Tornten qu’il est ancien officier et Grotthauser qu’il est à la tête d’une importante industrie.
Devant la gare, le tableau est évocateur des mêmes époques. Dans les rues, peu de passants, mais un grand nombre de soldats. Postés à chaque coin de rue, ils dévisagent les passants d’un air soupçonneux, comme si en chacun d’eux ils reconnaissaient un ennemi personnel du kaiser.
Quelques automobiles attendent des clients, et les deux amis trouvent facilement une voiture pour les mener à la maison de Tornten. Jacob Grotthauser s’est, en effet, décidé à accepter l’hospitalité du lieutenant de vaisseau, car il compte être plus en sécurité dans la demeure de son ami d’enfance que dans n’importe quel hôtel de la capitale.
Pendant le court trajet à travers Berlin, tous deux sont frappés du silence qui règne sur la ville, en général si vivante. Grotthauser pense, non sans raison, que c’est le calme précurseur de l’orage.
Le même aspect se renouvelle partout: des soldats, des agents de police, des officiers; les magasins sont fermés, quelques drapeaux flottent aux balcons d’impérialistes déterminés, et l’on reconnaît à leur mine arrogante les profiteurs du nouvel état de choses.
C’est le matin, de bonne heure, mais la cité ne paraît pas s’éveiller, comme à l’ordinaire; bien au contraire, elle semble dormir et... attendre.
Devant la maison de l’avenue du Grand-Electeur, les deux amis descendent de voiture et, pendant que Grotthauser règle le chauffeur, Tornten va sonner et pénètre le premier sous la porte d’entrée. Grotthauser le suit jusqu’à l’appartement, où ils sonnent de nouveau.
Le cœur de Tornten bat à se rompre, car sa pensée le devance auprès de Carry et de son fils. La joie de les revoir lui coupe presque le souffle; il ferme les yeux en entendant des pas qui s’approchent de l’intérieur. Aussitôt, Toman paraît tout ahuri devant son maître.