Peu à peu, cependant, il se ressaisit, éprouva plus nettement la sensation du retour au centre même de l’Empire et se laissa reprendre au charme de la capitale que, malgré toutes les erreurs, toutes les fautes de ces dernières années, il aimait comme on aime une mère. Il conçut le rôle qu’elle tenait et comme, en elle, attaquée, injuriée, s’incarnait le reste de puissance qui demeurait à la patrie.
Et ces réflexions lui firent oublier la singulière méconnaissance de ses devoirs, qui avait détourné sa femme de venir à sa rencontre, lui souhaiter la bienvenue après une séparation de plus d’une année, ou, tout au moins, en cas d’empêchement, d’y envoyer ce maroufle de Toman, son valet de chambre.
L’appartement de Thor occupait le rez-de-chaussée d’un élégant immeuble dans l’avenue du Grand-Electeur.
C’était la demeure d’un homme fortuné, car, ce que le lieutenant de vaisseau avait oublié de dire à son ami, c’est qu’en conduisant à l’autel Ilse de Ballendorf, il n’avait pas précisément épousé une bergère, mais qu’il était devenu le maître envié d’une multimillionnaire. Elle était fille d’un grand propriétaire du nord qui, pouvant faire pour elle tous les sacrifices, considérait comme le moindre de la pourvoir royalement, à l’occasion de son mariage avec le jeune officier de marine.
Aussi, pendant les séjours qu’il faisait à Berlin, auprès de sa femme et de son fils, Thor vivait-il dans une large aisance, à l’abri de tout souci matériel.
En quittant l’automobile qui l’avait amené pour se diriger vers sa maison, le lieutenant de vaisseau constata que seules deux fenêtres de son appartement étaient éclairées. Il eut tôt fait de sonner le portier et de lui faire prendre sa malle. Lui-même pénétra dans la maison et se trouva bientôt dans l’antichambre de son appartement, où Toman, en bras de chemise, l’accueillit avec une stupéfaction non déguisée.
—Vous, monsieur le commandant! s’exclama le domestique, avec l’expression de la plus sincère surprise. Vous ici!
—N’a-t-on donc pas reçu ma dépêche? interrogea Thor pendant que le valet au large torse enlevait le léger pardessus qui couvrait les épaules de son maître. J’ai cependant télégraphié mon arrivée. Où est madame, ajouta-t-il, tandis que Toman secouait sa tête aux cheveux ras.
—Madame est partie aujourd’hui même à Kolberg.