En écoutant avec plus d’attention, on entend des lambeaux de chants et un sourd bourdonnement qui montent de la capitale et rappellent les premiers bouillonnements de la mer, précurseurs de la tempête.

Kunst demande qu’on arrête, pour lui permettre de descendre; il saute hors de la voiture et son adieu se perd au milieu des pétarades redoublées du moteur au départ.

On poursuit la route à toute vitesse, à travers la brume de cette nuit d’automne, et chaque instant apporte, aux voyageurs de l’auto, de nouveaux indices de la terreur qui règne partout.

Tantôt, dans une rue latérale, éclatent des cris, des hurlements sauvages et des coups de feu; le chauffeur, prudemment, oblique dans une direction opposée. Tantôt, viennent, à leur rencontre, deux, trois, quatre autocamions, occupés par des hommes en armes. Le bruit des moteurs couvre le ronronnement plus doux de la voiture de place. Les projections de lanternes électriques de poche illuminent la rue, dont tous les réverbères ont été éteints par des mains malveillantes. L’éclat des lumières est aveuglant au point que, dans leur brusque clarté, Thor et ses compagnons ne peuvent distinguer, sur les lourdes voitures, que les étincelles qui s’accrochent aux casques d’acier, aux pointes des baïonnettes, à l’or des passementeries.

On a dépassé le convoi sans incidents, chacun respire plus largement, car le danger vole aux trousses des trois amis et le moindre arrêt peut compromettre leur salut.

Mais ce répit est de courte durée: la voiture, tout à coup, stoppe si brusquement, que les voyageurs sont jetés les uns sur les autres.

Thor se penche à la portière; un canon de fusil se braque sur lui et, sous la lueur crue d’une lampe à acétylène, plusieurs civils apparaissent sur les marchepieds de l’auto.

—Qui êtes-vous et où allez-vous?

—Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre? qui êtes-vous, vous-mêmes?

—Oh! oh! on ne parle plus comme cela, cette nuit! Etes-vous des nôtres ou de nos ennemis? Allons! dehors... votre voiture n’avancera qu’autant que nous aurons ouvert la barricade.