A peine les trois fugitifs ont-ils atteint la sortie qu’ils perçoivent, à travers le grondement du canon et le crépitement des fusils, les cris et la bousculade des fuyards, qui dévalent par la rue Alexandre. Ce sont des civils armés, d’autres qui ont jeté leurs armes pour trouver dans la fuite un salut plus certain. Sans aucun doute, les impériaux sont sur les talons des ouvriers en débandade et l’on commence à entendre, dans la rue même, des coups de feu isolés.

—Maintenant, il n’y a pas une minute à perdre, s’écrie Grotthauser. Sortons et longeons les maisons vers la rue Royale.

Il s’élance hors du local et, derrière lui, Thor entraîne et soutient Carry. Il entend à ses oreilles le sifflement bien connu des balles.

Au bout de la longue rue, une auto-mitrailleuse vient d’être braquée et commence son action meurtrière. Tornten voit autour de lui des hommes s’affaisser, des mourants baigner dans leur sang, des fuyards franchir les corps de ceux qui sont tombés et font obstacle à leur fuite.

Sans se douter qu’ils courent à leur perte, un grand nombre de fugitifs s’engouffrent dans le local que Tornten et ses amis viennent d’évacuer.

Suivant le conseil de Grotthauser, le lieutenant de vaisseau et la jeune Anglaise rasent d’aussi près que possible les murailles des maisons.

De là-bas, où les troupes impériales débouchent, arrive maintenant une véritable pluie de projectiles, balayant tout ce qui se trouve sur la chaussée. Par files entières, les fuyards tombent et leurs cris d’agonie se confondent dans le vacarme des armes à feu.

Une gerbe de la mitrailleuse, qui prend la rue en écharpe, à gauche, vient à un moment cribler le mur derrière Thor et ses amis. Des éclats de pierres jaillissent autour d’eux, mais presque aussitôt le danger paraît écarté provisoirement, car le mitrailleur, derrière son bouclier, a réglé son tir et jugé préférable de le concentrer sur le milieu de la chaussée.

—Nous ne pouvons pas aller plus loin, gémit Grotthauser, qui a presque perdu le souffle. Entrons vite quelque part, ou je tombe.

—Il faut que nous trouvions un abri avant que la mitrailleuse nous ait de nouveau repéré, crie en même temps Tornten.