Maintenant, c’est comme s’il était revenu au point de départ de tous ces événements étranges, de tous ces spectacles d’épouvante et de souffrance.
Les nuages sanglants de la fièvre déferlent de nouveau sous les yeux de Thor, une douleur intense siège dans son cerveau et il demande à boire, car la soif le torture.
Il sent qu’on s’occupe de lui, mais il ne peut apercevoir la main charitable qui l’entoure de ses soins. C’est en vain qu’il cherche à ouvrir les yeux.
Une chose est certaine; il est étendu, de nouveau, sur une couche blanche, dans une pièce claire, ensoleillée, et, autour de lui, se meuvent des formes également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en étaient partie intégrante.
Aussitôt qu’il peut former une pensée, il appelle la mort, car le souvenir de la mort de Carry le hante et emplit son cœur du désir de la fin.
Cependant l’ombre de la jeune fille l’environne comme si elle ne s’était pas endormie dans l’éternité. Autour de lui, elle s’empresse, redresse les oreillers, lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement. Mieux encore, elle s’incline très bas sur lui et presse tendrement contre les siennes ses lèvres de vierge. Et il reçoit d’elle l’impression non pas du froid de la mort, mais de la chaleur réconfortante d’une jeune vie ininterrompue.
Puis d’autres images paraissent, comme des fantômes dans le délire de la fièvre. C’est une ronde infernale qui fait tournoyer autour de son lit tous ceux qui ont si souvent occupé, torturé son esprit: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades du cabaret de Schwanbach, sa femme Ilse, son fils, Anton Kunst et cet ami perfide dont la vue, chaque fois, l’emplit de rage. Et ils voltigent autour de lui en apportant la douleur ou la joie, car il les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant ses yeux...
A un moment, parmi ces hallucinations fébriles, une image se détache des autres et vient s’asseoir tout près, au bord de son lit, saisit sa main et lui parle.
Et il perçoit nettement la voix de Jacob Grotthauser:
—Me comprends-tu, Thor?