—C’est une chose, hélas! qui ne paraît aujourd’hui que trop certaine. Les alliés disposent contre la Hollande de moyens formidables et ne manqueront pas de les mettre impitoyablement en œuvre si cette petite puissance tentait de s’opposer à la volonté des grandes.

—Le droit des faibles! railla Kammitz. Comme si les vainqueurs avaient besoin de cette comédie de faire comparaître le kaiser devant le tribunal de ses ennemis!

—Détrompe-toi, expliqua Tornten, ce n’est pas un vain spectacle qu’ils songent à offrir en pâture à leurs peuples.

«Comme tout le reste, cette exigence des alliés est calculée et bien calculée. La condamnation du kaiser, qui est certaine, vois-tu, quand bien même son innocence éclaterait au grand jour, mais c’est le sceau qui manque encore au bas du traité de paix, si nous pouvons l’appeler ainsi.

«Cet homme reconnu coupable, qui, dans le passé et même dans le présent, incarne aux yeux du monde entier notre puissance, c’est la démonstration officielle du fait que les alliés ne sont entrés dans la guerre que forcés et contraints, innocents comme l’agneau qui vient de naître.

«C’est en même temps, pour nous autres, vaincus, un éternel avertissement. Si jamais nous tentions de nous soustraire à l’exécution du traité de paix, on nous opposerait aussitôt ce jugement pour nous brider et déchaîner à nouveau contre nous, coupables, tout l’univers habité.

—Les canailles! grinça Rittersdorf en s’arrachant à nouveau les cheveux de désespoir. Ils nous ont lié les mains et ils vont traiter le kaiser comme un malfaiteur!

—Ne vous en faites donc pas! rit franchement Tornten. Pensez-vous que la cour d’Angleterre n’a pas prévu le cas et n’exigera pas les plus grands égards? Laisser fouler aux pieds, dans son propre territoire, une majesté, même déchue... Il est des précédents qu’il faut se garder de faire naître!

—Tu as raison, cria Kammitz, on jugera le kaiser en gentleman, et alors...

—Alors, compléta Rieth, ils l’enverront à Sainte-Hélène; c’est certainement ce qui l’attend.