Le lieutenant de vaisseau fit donc un signe au garçon, qui comprit aussitôt et ouvrit une porte pour laisser les deux hommes en tête-à-tête dans une petite salle vide du restaurant. Là, parmi les chaises et les tables, sous la lumière d’une seule ampoule que le garçon avait donnée avant de sortir, Thor et l’étranger se trouvaient debout, face à face:

—En somme, qui êtes-vous? fit l’officier.

—Est-ce que vraiment mon commandant ne me reconnaît pas? Vous me traitiez naguère avec plus de bienveillance quand, me frappant sur l’épaule, vous me disiez que j’étais un brave garçon. Ne vous souvient-il plus d’Anton Kunst, l’ordonnance de M. le capitaine de cavalerie d’Unstett?

Thor sursauta et se mit à rire.

—Où donc avais-je les yeux? Eh! oui, vous êtes Anton. Mais, vous savez, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ajouta-t-il en tendant la main à l’homme.

En effet, ce dernier n’était pas un étranger pour lui. Thor s’étonna même de n’avoir pas reconnu plus tôt ce garçon, qui, de si longue date, était au service d’Unstett.

Que de fois Anton ne lui avait-il pas dressé un lit sur le canapé de son maître lorsque Thor, à la suite d’une fugue de Kiel ou de Wilhelmshaven, s’était attardé dans la capitale au point d’être obligé d’y passer la nuit.

Avec quelle vigoureuse exactitude, au lendemain de ces parties de fête, Anton ne l’avait-il pas éveillé en lui préparant son déjeuner et l’escortant jusqu’à la gare en portant sa légère valise.

Unstett, en ce temps, n’était que lieutenant et offrait souvent et volontiers l’hospitalité chez lui à son compagnon de fêtes nocturnes dans le Berlin des plaisirs.

Ensuite, des tiraillements, ou plutôt une séparation, étaient survenus entre les deux camarades de l’armée et de la marine. Ils avaient eu leur cause dans l’amour malheureux, conçu pendant une saison à Ostende, par le jeune officier de uhlans, pour la baronne de Ballendorf. Lorsque celle-ci avait définitivement marqué sa préférence pour Thor en accueillant les assiduités de ce dernier, Unstett s’en était montré profondément affligé et avait disparu, retournant à Berlin sans prendre congé de son rival qui ne l’avait jamais revu.