Comme Thor redressait sa haute taille de géant blond, s’intéressant au mouvement de la gare, un employé ouvrit brusquement la portière, déposa dans un des coins une somptueuse valise de peau claire, tandis que, pénétrant dans le compartiment, un petit personnage barbu prit place en face du jeune marin.

A l’instant même, comme pour échapper au commencement d’involontaire examen auquel allait se livrer son vis-à-vis, le nouveau venu déploya devant ses yeux le dernier numéro du Vorwaerts.

Cependant, avant même que le train ait repris sa marche, il parut se rappeler qu’au moins officiellement la révolution n’avait rien modifié aux règles de la bienséance.

Il laissa, en effet, retomber son journal et s’inclina légèrement devant son compagnon de voyage dont les formes minces et raides évoquaient le souvenir récent de l’uniforme impérial. Mais les quelques paroles de politesse dont il allait accompagner son salut ne dépassèrent pas ses lèvres.

Stupéfait, il regarda son voisin, secoua sa tête expressive et fine, puis s’exclama, tout joyeux:

—Tornten!

—Grotthauser! s’écria le lieutenant de vaisseau, répondant à cette soudaine reconnaissance.

Et les deux amis échangeaient avec une chaleureuse poignée de main les congratulations que comportait le hasard heureux auquel ils devaient leur rencontre.

—Quelle surprise de te retrouver, Tornten! opina le petit homme, dont tout le fin visage riait dans sa barbe d’or, tandis qu’il repliait et déposait près de lui son journal. Il y a bien six ans que nous nous sommes vus.

—Exactement, fit Thor. C’était à Berlin. Heureux temps! Et toi, qu’es-tu devenu depuis? Que viens-tu faire à Hanovre?