«Ni les menées de la dernière heure d’un Iswolski, auquel la pusillanimité de son tsar a servi d’excuse, ni l’aspiration de la France vers la revanche, ni la haine jalouse de l’Angleterre, ni le rôle de provocateurs joué par nos anciens alliés d’Italie, ni la désagrégation morale des Etats balkaniques, éternel obstacle à la paix en Autriche, rien n’a compté, ou plutôt tout a été artistement truqué, travesti, retourné contre nous. Au contraire, chaque parole que l’ex-kaiser a pu prononcer en public a été enflée et imputée à grief contre lui. Des actes, qui auraient été à sa décharge, ont été passés sous silence, tandis que des écrits étaient produits, dont la fausseté aurait été facile à prouver pour peu que l’un des juges s’en fût avisé.

«Et comme, malgré tout, de ces interrogatoires, qui durèrent plusieurs semaines, il ressortait clairement que Guillaume de Hohenzollern avait pu être un esprit ardent, enflammé, mais en tous cas pas un incendiaire, alors les misérables, violant une fois de plus le droit qu’ils s’étaient arrogé de juger un homme ne relevant en aucun façon de leur prétoire, proclamèrent que l’ancien empereur d’Allemagne, aidé de ses ministres et de ses généraux, avait voulu et causé la guerre et qu’il fallait le mettre hors d’état de nuire. L’Allemagne était visée et il ne lui restait que l’impérieux devoir d’accomplir les obligations du traité, comme ils nomment ce «chiffon de papier».

Thor de Tornten contemple son ami, l’esprit ailleurs, et se tait. Jacob Grotthauser continue:

—C’est en vain que le gouvernement allemand s’est opposé au procès et au jugement, en vain qu’il a réclamé la révision par une cour des neutres. Il nous a fallu supporter la honte de voir un des nôtres (peu importe que ce soit celui à qui nous devons demander compte de nos désastres) estampillé «malfaiteur» aux yeux de l’univers entier.

—Et que pensent de lui les Allemands? demande le blessé.

—Il a regagné une grande partie de l’amour qu’il avait perdu immédiatement après la guerre. On en a fait un martyr; c’était dangereux. Les religions se fondent sur les persécutions et la réaction, dans l’empire, n’a pas manqué de battre monnaie là-dessus.

—Exact! Et toi, Jacob, que penses-tu de lui?

—C’est un homme, Thor. Tu me l’as dit un jour et, depuis, je l’ai bien compris. Nous sommes tous des hommes exposés aux fautes et aux faiblesses, mais aussi doués du don le plus précieux que Dieu ait pu nous faire: la faculté d’agir. Il en a usé, celui qui fut jadis empereur de ce pays... et il a succombé.

«Honni soit tout Allemand qui pense autrement!

«Malheur à celui qui ne comprend pas que le plus grand affront fait à notre nation est dans l’impuissance où on l’a mise de défendre cet homme contre le jugement de ses ennemis!