Les derniers vestiges de sa connaissance ont sombré. Une seule image, heurtée, violente, persiste devant ses yeux, ou plutôt devant son imagination délirante: celle du kaiser, tel qu’il l’a vu en dernier lieu, à Amerongen, vieilli, la barbe longue et grise. Il lui semble que cet homme, auquel il tient par toutes les fibres de son âme, lui fasse amicalement un signe d’adieu, exactement comme lorsque, naguère, il avait pris congé de son souverain: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» perçoit-il, mais pendant un court instant seulement, comme un cri de douleur qui s’enfle ensuite en un mugissement démesuré, ininterrompu, comme si tous les torrents de la cataracte de sang s’écrasaient à ses yeux sur un lit de rochers... Puis ce n’est plus que la nuit et son néant...
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—Alors, Tornten, te sens-tu assez fort pour entendre ce que j’ai à te dire? demande le comte Kammitz, qui tient aujourd’hui compagnie au blessé et l’examine avec un sourire amical.
—Crois-tu donc que je serai toujours inconscient? s’irrite le blessé, auquel il semble que Jacob Grotthauser vient de quitter la chambre pour laisser la place au comte.
—Il y a quinze jours que tu n’as repris connaissance.
Tornten regarde, tout décontenancé, le visage expressif de son ami:
—Ce n’est pas possible! fait-il.
—C’est malheureusement vrai. Demain, nous célébrons Noël.
—Déjà Noël!
—Oui, Tornten, et ce soir je pars chez ma mère, au château de Kammitz, près de Greifswald. Tu sais que je vais toujours passer cette fête auprès d’elle.