—Non, pas cela, pas d’étrangers! Dans de pareils moments, il faut rester entre soi.
Elle le menace encore du doigt et sourit sous ses larmes, puis elle s’approche du lit, portant toujours Otto qui se refuse à quitter son père. Mais ce dernier signifie à la jeune Anglaise qu’il est vraiment trop tard pour faire veiller l’enfant plus longtemps. Avant de quitter la pièce, Carry embrasse encore une fois tendrement le malade, au grand étonnement du petit. Cela fait rire l’officier, et la jeune fille fait écho dans une joie qui sèche ses dernières larmes.
Enfin Carry et l’enfant se sont éloignés. Thor de Tornten demeure livré à ses pensées. Il regarde vers la fenêtre, dont les rideaux sont soigneusement tirés; mais il semble qu’une double vue lui dévoile, par delà les lourdes tentures, le paysage d’hiver qui se déroule dans la rue. Il aspire vers l’action; ce long alitement est une souffrance pour son esprit indépendant, amoureux de la nature et du grand air et qui ne prise rien au-dessus de la mer, libre en son immensité.
Ses pensées appellent des visions plus lointaines aussi. Il a sous les yeux le kaiser et l’imagine comme un père dont la souffrance s’étend à ses enfants. La joie conçue dans cette heure que Thor vient de vivre semble comme effacée par cette nouvelle tristesse. Car il aperçoit dans l’ambiance du moment présent l’homme qu’il chérit et pour lequel il tremble: la petite couchette à bord du navire qui le conduit en exil! Célèbre-t-on seulement la fête, traditionnelle et joyeuse, de Noël, sur ce bâtiment? Et comment pourrait-elle être joyeuse pour l’âme pieuse de Guillaume de Hohenzollern, qui, certainement, en cette nuit, oublieux de son propre destin, appelle sur la patrie qui s’éloigne la bénédiction céleste.
Au cours de ces pensées qu’évoquent en son âme de junker l’atavisme et l’éducation, Thor est soudain troublé par le bruit d’une porte qui tourne doucement sur ses gonds, tandis que ses yeux lui montrent l’image d’une femme de haute taille qu’ils sont impuissants à reconnaître sous les voiles épais qui la couvrent.
Mais la femme a rabattu les crêpes qui cachent son visage et les lèvres de Tornten profèrent un cri d’horreur qu’il n’a pu retenir.
—Toi! Tu as osé!...
En effet, c’est Ilse qui s’approche lentement du lit où son mari est allongé, le bras étendu pour repousser l’apparition détestée.
Elle est pâle comme la mort. Dans ses yeux vacille la même terreur canine que Thor y a lue, naguère, lorsqu’il l’avait jetée de côté pour s’élancer sur son amant, le capitaine de cavalerie d’Unstett. Elle reste un moment irrésolue devant la fureur que lui oppose l’accueil de l’époux outragé.
—Thor, pardonne-moi! implore-t-elle en se laissant tomber à genoux à quelques pas du lit, les mains jointes comme dans la ferveur d’une prière.