Francis répondit:
«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant.
—C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas, je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous la lire?»
Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait de punch au marasquin.
«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre, n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux. Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus; ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick, voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et que nous retournions respirer l'air frais du soir.»
Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café. Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle venait de lui raconter.
XX
«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.
C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.»
Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait nouvellement changé le numéro, répondit:
«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous épargner une perte de temps inutile.