—Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici? La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise hier?

—Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne vivait plus que mécaniquement et comme un automate.

Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle était de son frère Henry et lui recommandait de revenir immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français, récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés.

Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai, bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme les accompagnent dans leur voyage à Venise.

Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses préparatifs pour quitter Venise le jour même.

En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis, les chambres étaient déjà retenues.

«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres membres de la famille, dit-il ironiquement.»

Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton:

«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.»

En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir répété à personne ce que lui avait dit Mme James.