C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait.
En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place.
Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel.
Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui s'était passé en son absence.
Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition.
«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement, pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner.
La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur l'escalier de service de l'hôtel.
Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon, une femme de chambre lui demanda sa clef.
«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit la fille, je vous rapporterai la clef au salon.»
Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup elle se pencha par-dessus la rampe.