Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,—est-il nécessaire de dire que c'était la comtesse?—se précipita en bas de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon rendre la clef à Agnès.
La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle.
Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur, on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait jouer le pêne dans la serrure.
Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de
Milan.
Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir.
Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut un éclair, mais un éclair d'espérance.
Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à Milan.
Henry prit place à table et fit une peinture amusante des difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il, arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis.
Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de rentrer en Angleterre avec son frère.
Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à coucher les enfants.