Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du _Guide, _ce fut en vain.
Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne se coucher que quand elle tomberait de fatigue.
Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du lit pour se reposer.
Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle se leva et commença à se déshabiller.
J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace: je ne serai bonne à rien demain.
Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête sur l'oreiller.
Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit, puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels. Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir et tomba endormie.
Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut.
Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la complète connaissance, sans transition, d'un coup.
Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres.