Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle: elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie.

Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit.

Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans une étreinte de glace.

Elle n'était pas seule!

Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil.

L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du lit et de regarder de plus près la femme qui s'était incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_ _poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement à Venise.

Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la présence de la comtesse lui, donna la force d'agir.

«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici?
Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.»

Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout. Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie?

Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration, elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la chambre une vision invisible pour Agnès?