«Le moment est-il déjà venu? murmura-t-elle comme glacée de crainte. Donnez-moi encore un peu de répit, je n'ai pas fini d'écrire.»
Elle tomba à genoux et étendit ses mains suppliantes. Agnès n'était pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la nuit, elle n'était pas dans son état ordinaire. Le changement d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que dire ou que faire. Henry fut obligé de l'encourager.
«Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui se présente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses yeux qui redeviennent hagards!»
Agnès essaya de rassembler son courage:
«Vous étiez dans ma chambre, hier soir,» commença-t-elle?
Avant qu'elle eût ajouté un mot, la comtesse leva les bras, les tordit au-dessus de sa tête avec un gémissement d'horreur.
Agnès se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrêta et lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Après un moment d'effort, elle lui obéit.
«J'ai couché hier dans la chambre que vous m'avez cédée, et j'ai vu…»
La comtesse se leva soudain:
«Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Décidez, en ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien à ce que vous allez faire. Êtes-vous certaine que le jour du châtiment soit venu? Êtes-vous décidée à remonter avec moi dans le passé, à écouter ma confession, à savoir le secret des morts?» Sans attendre la réponse d'Agnès, elle s'approcha de sa table à écrire. Ses yeux brillaient en ce moment: c'était bien la femme d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son ardeur et son impétuosité. Sa tête se pencha, elle soupira tristement en ouvrant un pupitre qui était sur la table: elle en tira une feuille de parchemin couvert d'une écriture à demi effacée. Des bouts de fils de soie arrachés tenaient encore au feuillet comme s'il avait été déchiré d'un livre.