«Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle à Agnès en lui tendant la page.»
Agnès répondit par un signe de tête.
«Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois à un livre de la vieille bibliothèque du palais, quand ce bâtiment était encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi l'a-t-on prise? Vous le découvrirez bien vous-même, si vous le voulez. Lisez d'abord, à partir de la cinquième ligne en haut de la page.»
Agnès comprit qu'il fallait à tout prix reprendre son calme.
«Donnez-moi une chaise, dit-elle à Henry, je vais faire de mon mieux.»
Il se plaça derrière elle, de façon à suivre pardessus son épaule et à l'aider au besoin. Voici la traduction:
«J'ai maintenant achevé la description du premier étage du palais. Suivant le désir de mon noble et gracieux seigneur, maître de ce glorieux édifice, je monte au second et je continue l'inventaire des peintures, décorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y sont contenus. Je commence par la chambre du coin, à l'extrémité ouest du palais, appelée _Chambre des Cariatides, _à cause des statues qui soutiennent la cheminée. Ce travail est comparativement d'exécution récente: il ne date que du dix-huitième siècle, et dans chacun de ses détails montre le goût corrompu de l'époque; cependant la cheminée a sa valeur, elle dissimule une cachette habilement ménagée entre le parquet de cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette cachette a été construite dans les derniers jours de l'Inquisition et a servi, dit-on, de refuge à un ancêtre de mon gracieux maître, poursuivi par ce terrible tribunal. Le mécanisme de cette curieuse cachette a été conservé en bon état par le seigneur actuel, comme un spécimen de curiosité. Il a bien voulu me montrer la façon de le mettre en oeuvre: «Une fois près des deux Cariatides, placez la main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tête comme si vous vouliez la repousser en arrière; vous mettez ainsi en mouvement le ressort caché dans le mur qui fait tourner la pierre de l'âtre et qui découvre un vide au-dessous. Il y a assez de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long.» La manière de refermer est aussi simple: «Placez les deux mains sur les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener à vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.»
—Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. «
Elle remit la page dans le pupitre et le ferma à clef.
«Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que les Français appellent le commencement de la fin.»