» Elle s'arrête soudain, réfléchit un instant et se lève en poussant un cri de triomphe. Une idée sans pareille, une idée merveilleuse vient de traverser son esprit comme un éclair. Substituer un de ces deux hommes à l'autre, et son désir est accompli. Où sont les obstacles? Il n'y a qu'à enlever le lord de sa chambre, de gré ou de force, à le garder secrètement prisonnier dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les circonstances. Il n'y a qu'à placer le courrier dans le lit devenu vide, à appeler un médecin qui le voie malade, dans le rôle du lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.»

Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment d'horreur s'était emparé de lui. La question qu'il s'était posé à la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intérêt, et un intérêt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents du second acte avaient reproduit les moindres détails de la vie de son frère avec autant de vérité qu'au premier acte. Le monstrueux complot révélé par les lignes qu'il venait de lire était-il le produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'écrire sous la dictée de ses criminels souvenirs?

Si la dernière hypothèse était la vraie, son frère avait été assassiné; le crime avait été longuement prémédité par la femme à laquelle il avait donné son nom!

Pour comble de fatalité, c'était Agnès elle-même qui avait innocemment poussé vers les coupables l'homme qui devait être l'agent passif du crime.

Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour arracher la vérité à la comtesse ou pour la dénoncer à la justice comme une criminelle impunie.

Arrivé à la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la chambre: c'était le gérant. Il était presque méconnaissable; il gesticulait et parlait comme un homme au désespoir.

«Entrez si vous voulez, dit-il à Henry. Tenez, monsieur, je ne suis pas superstitieux, mais je commence à croire que les crimes portent avec eux leur châtiment. Cet hôtel est maudit! Qu'est-ce qui arrive ce matin? Nous découvrons qu'un assassinat a été commis autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle encore une chose épouvantable: une mort. Une mort soudaine et horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-même! Je vais donner ma démission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la fatalité qui me poursuit ici.»

La comtesse était étendue sur son lit: le médecin et la femme de chambre debout à ses côtés ne la quittaient pas du regard. De temps en temps, sa respiration lourde et pénible se faisait entendre comme celle d'une personne oppressée dans son sommeil.

«Va-t-elle mourir? demanda Henry.

—C'est fini, répondit le docteur, elle est morte de la rupture d'un anévrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour ainsi dire mécaniques, ils peuvent durer encore des heures.»