» Les excuses du lord sont interrompues par l'entrée du courrier, qui revient avec des citrons et de l'eau chaude.
» La comtesse remarque pour la première fois que cet homme a l'air malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le lord ordonne à son courrier de le suivre et de venir faire la limonade dans sa chambre à coucher. La comtesse fait observer que le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant, l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhumé; il s'est trouvé exposé à un courant d'air dans la boutique où il a acheté les citrons; et il se sent tour à tour chaud et froid et demande la permission de se jeter un instant sur son lit:
» C'était un véritable appel à l'humanité de la comtesse: elle offre donc de faire elle-même la limonade. Le lord prend le courrier par le bras et lui dit tout bas: «Surveillez la, qu'elle ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-même; ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.»
» Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre.
» La comtesse fait la limonade et le courrier la porte à son maître.
» En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si étourdi qu'il est obligé de s'appuyer, pour se soutenir, sur le dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours bienveillant pour ses inférieurs, lui offre le bras; «J'ai bien peur, mon pauvre garçon, que vous ne soyez réellement malade.» Le courrier fait cette réponse extraordinaire: «C'en est fait de moi, monsieur, j'ai attrapé la mort!»
» Naturellement, la comtesse est étonnée: «Vous n'êtes cependant pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier; à votre âge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.»
» Le courrier regarde la comtesse d'un air désespéré:
«J'ai la poitrine faible, milady, j'ai déjà eu deux bronchites. La seconde fois un grand médecin fut appelé en consultation; il regardait ma guérison comme un miracle: «Faites attention, m'a-t-il dit, si vous avez une troisième bronchite, aussi sûr que deux et deux font quatre, vous êtes un homme mort.» Je ressens dans mes os, milady, le même froid que j'ai eu les deux premières fois, et Je vous le répète, j'ai attrapé la mort à Venise.»
» Après quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans sa chambre. La comtesse reste seule en scène. Elle s'assied et regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: «Ah! Mon pauvre garçon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si vous pouviez seulement guérir votre rhume avec un peu de limonade chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort à votre place!».