» Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par son séjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou trois jours; de complications inattendues qui font que les indispositions aussi légères que les rhumes se terminent quelquefois par de graves maladies et par la mort.

» Il s'aperçoit que la comtesse l'écoute et lui demande si elle n'a rien à lui proposer, elle, qui malgré tous ses défauts, a au moins le mérite de toujours parler franchement.

» N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien sérieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?»

» Le baron répond en hochant gravement la tête. De quoi a-t-il peur? Qu'on examine le corps après la mort? Non pas: il se moque qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquiète, c'est de savoir comment administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un médecin quand il se dit sérieusement malade, et quand il y a un médecin il y a toujours danger d'être découvert. Il y a en outre le courrier, fidèle au lord, tant que le lord le paiera. Si le médecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de quelque chose. Le poison, pour faire secrètement son oeuvre, doit être administré à différentes reprises et par doses graduelles. La moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux d'assurances peuvent avoir des soupçons et refuser de payer. Dans l'état actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni permettre à sa soeur de le tenter pour lui.

» Le lord parait ensuite. Il a sonné plusieurs fois le courrier et l'on n'a pas répondu à son appel. Que signifie ce silence?

» La comtesse lui répond en se contenant—pourquoi en effet aurait-elle donné à son indigne époux la satisfaction de lui laisser voir combien était profonde la blessure qu'il lui avait faite;—elle rappelle au lord qu'il a envoyé le courrier à la poste. Le lord lui demande d'un air soupçonneux si elle a regardé la lettre. La comtesse répond froidement qu'elle ne s'occupe pas de ce qu'il peut écrire; puis, à propos du rhume qu'il a, elle lui demande s'il désire consulter un médecin. Le lord répond qu'il est assez grand pour se soigner lui-même.

» À ce moment le courrier paraît, revenant de la poste. Le lord lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans son lit: il a autrefois déjà guéri des rhumes de cette façon et il veut encore en essayer cette fois.

» Le courrier obéit, mais semble le faire à contre-coeur.

» Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-là n'a pas pris part à la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de temps il compte encore rester à Venise. Le baron répond tranquillement: «Parlons franchement, milord; si vous voulez que je quitte votre maison, vous n'avez qu'à le dire et je pars.» Le lord se tourne du côté de sa femme et lui demande si elle est capable de supporter l'absence de son frère, et prononce ce dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle qu'elle a pour le misérable qui l'a insultée: «Vous êtes le maître dans cette maison, milord, répond-elle simplement, faites comme il vous plaira.»

» Le lord regarde tour à tour sa femme et le baron, et soudain change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son frère une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage!