Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible. Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui lui étaient dus.

Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui.

Voici la réponse même de la dame:

«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer ce qui lui est dû.»

Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le courrier s'éloigna.

Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry. Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude; personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage; elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on, n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron, était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais, occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier. Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de son mari.

Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de
Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu.
C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris.

«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre femme; que me conseillez-vous de faire?»

Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure. Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit était à Venise auprès du malade.

«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que trois, ce ne sera pas long.»